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Le fardeau de raconter: le calvaire de la répétition pour la victime

  • Photo du rédacteur: Gabriel
    Gabriel
  • 11 juil. 2025
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : 21 juil. 2025

Ce qu'il y a parfois de plus difficile quand une relation toxique prend fin - ce n'est pas la violence en soit.

C'est d'avoir à la nommer.

Encore et encore.


Aujourd'hui, je devais me présenter devant un juge afin d'être libéré de ma faillite.

Un événement chargé d'émotion.

Car il ravivait, malgré moi, la violence économique que j'ai subie.

Je craignais d'avoir à répondre à des questions. Elles se sont mises à me tourmenter avant même l'heure du départ.

J'ai éparpillé mon courage dans l'appartement jusqu'à me laisser transporter par une crise de panique.

Il m'a fallu du temps pour me ramener à l'ordre.

Dans cette obligation d'y aller.

Pour mettre enfin un autre problème derrière moi.

Me prouver à moi-même que j'étais encore capable d'avancer.


Certes, je ne suis pas le premier à vivre une faillite et j'étais loin d'être seul dans la salle d'audience. Nous étions plusieurs troublés par le même silence. Et à chacun, la juge demandait: "Pourquoi avez-vous fait faillite?


J'angoissais sur ma chaise. J'appréhendais déjà ce moment où il faudrait parler. Je ne savais pas si on m'accueillerait... ou si on remettrait en doute ce que j'allais dire.


Je me sens toujours aussi mal de le nommer.

Peut-être que d'autres s'y habituent.

Dans les premiers mois...

C'est comme vivre une fouille à nu.

Comme si on s'appropriait le problème.

Comme si on avait pêché.

Et que notre pénitence était de dévoiler notre âme au monde entier.

Jour après jour.

Mois après mois.

Et ça revient parfois après des années.

Comme si on en portait le blâme.

Qu'on en méritait la souffrance.

Au-delà de la honte.

Parfois, jusqu'à croire qu'on se victimise.

Et encore faut-il nous croire.


C'est difficile à comprendre.

Il faut le vivre à s'y méprendre.

Comme si tout le monde avait droit à son jardin secret, sauf la victime.

La victime doit définir ce qu'elle est par son passé.

Autrement, son présent n'est plus reconnu.


Ça peut paraître banal.

Anondin, presque.

Mais devoir tout dire, tout le temps,

C'est user une clé que l'on a jamais voulu tenir.

Alors qu'on souhaite ne se livrer qu'à l'oubli.

Fermer la porte...

C'est lourd de se porter ainsi.


La victime passe les premiers moments de sa "supposée" nouvelle vie à constamment être dans l'obligation de se dévoiler.


De remettre cette souffrance à l'avant plan de sa vie.

De la revivre lorsqu'elle raconte son histoire.

Car il faut la détailler non seulement pour en guérir.

Mais pour se défendre.

Se justifier face à la justice.


La violence conjugale, c'est un poison.

Invisible.

Lent.

Qui s'infiltre insinueusement dans nos veines.

C'est difficile à expliquer.

À entendre.

Il faut savoir l'écouter attentivement pour le comprendre.


Mais souvent, les mots nous manquent.

L'histoire s'est lentement tissé pendant des années.

Elle est toujours trop longue à raconter.

Que ce soit pour la famille.

Les amis

Les collègues.

Les policiers-ères

Travailleurs-euses sociaux-les

Ambulanciers-ières.

Psychologues

Avocats-es

Tout le monde y passe.

Veut comprendre.

Veut savoir.

Enfin...pour celles et ceux qui restent.


On se sent donc continuellement jugé.

Vérifié.

On doit tout affirmer.

Confirmer.

En faire la preuve.

Se souvenir de tout.

Tout par coeur.

Dans le moindre détail.

Dans ce chaos qu'est alors notre mémoire.

Dans le brouillard des émotions qui s'entremêlent.

Au coeur d'une estime personnelle anéantie.


On nous demande d'être précis.

Concis.

D'avoir les idées claires.

De trouver le courage malgré la vulnérabitlié dans laquelle on se retrouve.

Refouler les émotions qui n'ont pas leur place quand on s'explique.

Parce que confier son histoire, ce n'est pas toujours recevoir de l'empathie.

C'est se livrer à des humains qui travaillent.

Des "prenez votre temps, mais faites ça vite".


Des femmes et des hommes qui n'ont pas vécu.

Qui te lanceront à répititions ces phrases pathétiques.

Remplies d'empathie parfois usée.

Comme s'il les lisait pour la première fois dans leurs manuels.

Ils reliront ensemble les mots sans comprendre leur profondeur abyssal.


Je suis qui pour eux après tout?

Mais tout n’est pas si noir.

Je ne peux leur en vouloir.

Aucun humain n'a le coeur assez grand.

Pour y loger toutes les victimes.

Ni assez de temps dans une vies pour écouter les détails de chacune de nos histoires.

"Je vais devoir vous laisser, mon rendez-vous de 14h est arrivé..."


Ces femmes et ces hommes,

Parfois nourris de pensées stigmatisantes.

Qui ont la chance de fermer les pages de ton histoire avant leur 5 à 7.

À qui on donne ce pouvoir de passer à autre chose.

Alors que toi, tu restes, là.

Dans le gribouillis des mots de ta vie.

Qu'ils auront pris de ta bouche pour en faire des rapports.


On se donne corps et âme pour recevoir des soupirs.

Des doutes.

Des remontrances.

Des "j'espère vous aurez compris la leçon"…


La question était pourtant simple aujourd'hui.

Les circonstances troublantes, mais rien d'insurmontable.

Ce n'est pas non plus comme si c'était la première fois que je devais y répondre.


Et pourtant...

Encore une fois les mêmes émotions qui me troublent.

M'envahissent et me hantent.

Me mettre à nouveau à nu devant cette société qui préfèrerait ne pas me voir.

Que je dérange avec ma peine.

Qui ne sait pas quoi dire.


Devoir me lever.

Rester debout devant cette salle d'audience et cette cohorte d'inconnus.

Attendre qu'on me livre au même sort que les autres.

D'une manière équitable que se veut la justice.

Moi qui vient pour recevoir le déshonneur d'un autre qui a guidé la dépense.

Qui m'a livré à ma faillite.


Même justice que les autres.

Mêmes droits.

Mêmes obligations.

Et mon agresseur lui?

Quel leçon a-t-il retenu?

Lui rien, voyons!

Oublie-le et passe à autre chose, me dira-t-on.

La question est pour toi, seul.

La désolation de la réponse l'est tout autant.


Pourquoi avez-vous fait faillite, monsieur?


Les mains moites qui tremblent.

Le regard fuyant.

La bouche qui s'assèche.

Les mots qui se bousculent tout autant que les images.


Et quand je parviens à le dire enfin: ''J'ai vécu de la violence conjugale''.


Le monde se décompose en silence.

Je remarque les regards qui se croisent.

J'essaie de cacher mon mal-être.

Puis les larmes remontent du coeur jusqu'à se fondre sur les joues.

Je rencontre ma honte et la repousse d'une excuse malhabile.


Comme s'il fallait s'excuser d'avoir souffert.


Qu'il fallait s'excuser d'être la victime dans l'histoire.


S'excuser d'être un homme.


La société est drôlement conçue.

La justice pas toujours juste.

Elle se réfléchit parfois de travers.

Et même à l'envers.

Car alors que la victime peine à se reconstruire.

L'agresseur, lui, a déjà tout en mains pour conquérir le monde.


L'agresseur, dans la plupart des cas, n'a pas à en parler autant.

Il préfère même le goût du silence.

N'a pas à se justifier.

N'est pas juger comme il se doit.


J'en ressens l'injustice.

Je la vis tout autant.

Je l'avoue... de la jalousie régulièrement.

Envers lui qui a repris les rênes de sa vie.

Qui s'en sort si facilement.

Douce liberté.

Alors que moi je compte encore les pas qui m'éloignent de sa prison.


Et je continuerai de compter.

Je continuerai de marcher droit devant.

Malgré l'injustice.

Malgré la peur.

Malgré les regards.

Même si c’est lent.

Même si c’est lourd.

Car chaque pas me ramène un peu plus près de moi.


— Gabriel


Note de l'auteur:

Avec le recul, je ne pouvais laisser seul ce témoignage sans lui offrir l'autre côté de la médaille. Ç’aurait été ne pas rendre justice à l’aide que j’ai reçue. Car parmis toutes les portes qui parfois se ferment, il y a aussi des portes qui s'ouvrent sur de magnifiques trouvailles. Des rencontres humaines qui changent nos vies positivement. Qui font une grande différence dans notre cheminement.

Je t'invite donc à lire : Ceux qui font une différence.

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