Tomber n'a pas de genre, se relever non plus: un témoignage sur la résilience des hommes victimes de violence conjugale.
- Gabriel

- 25 mai 2025
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 9 juil. 2025
La violence économique et psychologique m’a fait perdre bien plus que des biens matériels.
Elle a rongé ma vie sociale.
Mon équilibre.
Mes certitudes.
Je n’ai jamais vécu dans l’abondance, mais j’avais bâti, pas à pas, quelque chose de solide.
Des parents aimants, malgré les kilomètres qui nous séparaient.
Un mari, une maison.
Un cercle d’amis fidèles.
Un travail dans lequel je me suis vu grandir au fil des années.
Des activités sociales, la chorale, les spectacles.
Un duplex à revenus.
Une voiture.
Des voyages sous le soleil.
Du bonheur un peu chaque jour.
Des sourires, des éclats de rire.
Des peines passagères et des nuages qui, jusqu’alors, savaient se dissiper sans m’engloutir.
Une santé stable.
Un stress soutenable.
La conviction de vivre ma vie plutôt que de la combattre.

La résilience ne s’apprend pas dans le confort.
Qu'on soit homme ou femme, tomber n'a pas de genre.
Elle s’impose quand tout s’écroule.
Quand chercher le soleil revient à soulever des pelletées de nuages sombres.
Quand les jours de pluie deviennent une mesure du temps.
Quand la douleur s’acharne, s’étire, enlace votre vie de son encre noir.
Quand elle vous précipite au fond du gouffre.
Sans protection.
Sans filet.
Sans bruit.
En s'assurant que vous vous fracassiez comme il se doit.
Sans laisser place à l’oubli.
Sans pitié pour les souvenirs.
Sans espace pour l’estime de soi.
Déchiquetée.
Dispersée.
La résilience s'oblige à ceux qui sont en lambeaux.
Il m'aura fallu que deux années pour tout perdre.
Un divorce chaotique.
Une relation qui a basculé dans la violence conjugale.
De la douleur.
Du mépris.
Du dénigrement.
De l'abandon.
Un combat contre des policiers sourds à ma vérité.
De l'injustice.
De la stigmatisation.
Une voiture volée qu'on ne voulait pas reconnaître comme un vol.
La maladie, tenace et oppressante.
L’expulsion d’un logement.
Une faillite qui m’a dépouillé.
Des contraventions qui s'accumulaient par vengeance.
Des plaintes déposées courageusement, mais rejetées au bout de trois jours.
Un agresseur introuvable.
Le stress d’une vie à reconstruire sans crédit, sans références, sans repères.
Je suis lentement entré dans la désaffiliation sociale.
L'isolement a fermé toutes les portes de ma vie.
Fragilisant les bases de ma pyramide.
Peu d’amis pour m’écouter.
Pas de bras pour pleurer.
L’estime si effacée que mes crises d’anxiété finissaient par me laisser des bleus au visage.
Moi qui avais toujours travaillé, j’étais prestataire d’aide sociale.
Moi qui ne comptais que sur moi-même, je recevais l’aide alimentaire.
Je me suis vu me retrouver dans la rue à moins d'une semaine d'avis.
À courir les organismes qui n'avaient pas la capacité de m'aider.
À me sentir rejeté.
Incompris.
Sans alliés.
L’hôpital est devenu un refuge.
Sans voiture, je devais même y revenir à pieds.
Après des nuits à désespérer.
Je comptabilisais peine et découragement comme on compte les journées.
Et puis...
Raconter mon histoire.
La retourner dans tous les sens.
Ressentir la honte.
Recevoir des doutes.
Vivre dans l'incertitude.
Approcher l'empathie quand je me trouvais au bon endroit.
Entrevoir l'aide souvent limitée, pas comme il se doit.
Oui, un homme ça souffre aussi.
Ça cri à l'aide en silence.
Ça cherche sans bras des mains tendues.
Ça n'est pas aveugle quand il se voit tout perdre.
Ça ne le vit pas plus facile.
Ça ne se reconstruit pas plus vite que les autres.
Ce n'est pas qu'une question d'égo.
De chance.
De force.
Ou de genre.
Et encore moins de justice.
Cet homme...
Il ressent tout aussi mal la douleur.
Il pleure aussi.
Il hurle son désespoir.
Il se perd dans sa rage.
Se décourage quand on le laisse se rattraper par lui-même.
Un homme c'est tout aussi vulnérable.
Quand tout s'écroule et qu'il n'est plus.
Il a autant besoin d'amour que tout autre être humain sur terre.
Parce qu'un homme ça vit.
Il a un coeur qui bat.
Il a des droits lui aussi.
Des droits qui se perdent trop souvent dans le genre.
Alors qu'il se raconte à de sourdes oreilles.
Des regards qui le dénaturent.
Des voix qui le perdent.
Et pourtant on ne cesse de lui répéter:
Parle, c'est la clé.
Tu as ta place.
De l'importance.
Mais au nom de qui doit-on briser ce silence?
Et comment?
Et pour quoi?
Pour mieux nuire à la victime?
Ou venir en aide à l'agresseur?
On pourrait hélas jouer de ces nuances à l'infini.
Un homme ça se noie dans ses larmes.
Ça se perd dans ses ombres.
Ça meurt aussi.
En-dedans.
Comme en dehors.
Quand l'aide ne vient pas.
Quand l'écoute se fait trop silence.
Quand l'abandon définit sa solitude.
Quand l'incertitude devient sa certitude.
L'homme que je suis a découvert sa résilience dans les ténèbres.
Quand l’envie de lumière m’a effleuré à travers les ruines de mes épreuves.
Et ce jour-là, j’ai fait un choix.
Celui de ne plus lutter contre ce que je ne pouvais maîtriser.
Trouver le contrôle dans ce qui se contrôlait encore.
Sans renier.
Sans oublier.
J’ai choisi la tempête que j’allais affronter.
La première.
Pas la plus douce.
Ni la plus clémente.
Mais celle qui m'aiderait le mieux à me relever.
J'ai commencé par reprendre contact avec mes parents.
Tous les dimanches.
Par obligation au départ.
Par habitude ensuite.
Jusqu'à ce que le rythme imposé devienne une mélodie harmonieuse.
Je me suis obligé de recommencer à travailler, lentement.
Pendant des mois, j'ai pris le temps de m'écouter.
Mettre mes limites.
Les respecter.
Et malgré les épreuves qui cherchaient à me rattraper, je les ai maintenues à une distance mesurée.
C’est là que ma résilience est née.
Quand j’ai compris que, malgré tout, je pouvais encore avancer.
Je me suis vu réussir mon retour au travail.
J’ai cessé de recevoir l’aide alimentaire.
Les mois ont passé.
J'ai réglé certaines contraventions accumulées par les actions d'un autre.
J'ai accepté l'injustice comme un apprentissage du passé.
J'ai regagné en estime personnelle.
Les nuages se sont lentement dissipés.
Les jours de pluie revenaient, mais ne s'attardaient pas comme dans les dernières années.
J'ai continué à perdre des batailles.
Mais j'ai su prioriser.
Parce qu'il est impossible de livrer tous les combats à la fois.
Il faut apprendre à choisir ceux dans lesquels on peut réellement évoluer.
Sans se soumettre aux éléments qui s'acharnent.
Sans fermer les yeux.
Apprendre à se tenir debout.
Les pieds bien ancrés.
Pour mieux les repousser.
Le temps que l'énergie revienne.
Avec cette envie de marcher.
Que le goût de vivre se reconnaisse comme une lumière dans cette noirceur.
Que la peine s'estompe dans son oubli.
La résilience devient alors cette force de se relever.
Un pouvoir qu'on arrive soi-même à créer.
Qui s'apprend.
Et n'a rien d'inné.
Qui redonne du pouvoir face à l'adversité.
Offrant du temps aux blessures de cicatriser.
Et ainsi permettre un nouveau monde de voir le jour.
Pour enfin...
Reconquérir sa vie.
S'offrir aux possibilités.
Reprendre sa place au soleil.
Ressentir à nouveau la douceur du vent.
Vivre comme jamais auparavant.
Rebâtir ce qui a été détruit.
Oublié l'impardonnable.
Découvrir à nouveau la vie.
Et cette envie d'aimer.
En je.
En toi.
En nous.
Non pas comme il se mérite.
Mais bien comme il se doit.


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